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Obligations

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atlantico(photo : http://www.atlantico.fr )

Nous avons souligné, lors de notre dernière publication, que l’émission obligataire à laquelle a procédé le gouvernement grec la semaine dernière recevait plusieurs sens. En effet, sur le plan technique, on peut dire que la Grèce a fait un essai, petit, prudent, pour tester par elle-même le niveau de confiance qu’elle inspire aux marchés des capitaux, même si cette émission obligataire coûtera environ cent millions par an au peuple grec.

Il n’est pas dit que la fameuse confiance des investisseurs soit au rendez-vous. C’est aussi un signe pour dire que la Grèce n’utilisera pas le montant symbolique de 1,6 Milliards avec lequel le FMI participerait dans le programme grec.

Beaucoup d’observateurs dénoncent cette émission obligataire et accusent le gouvernement de Tsipras de saboter la possibilité de réduction de la dette grecque.

Notre analyse est un peu différente, car en dehors du fait que la réduction ou l’annulation de la dette grecque reste indispensable à nos yeux, nous avons toujours été convaincus que cette question faisait partie d’un leurre adressé à la Grèce. Cela n’a pas empêché que cette question surmédiasée soit emparée par tous, gouvernements, medias ou partis politiques, afin de l’exploiter à des fins divers et variés. En réalité jamais la question ne s’est posée en tant qu’objectif de la Troïka, car mise sous condition immédiatement par l’Allemagne qui émet le principe de la «viabilité de la dette», qui lui-même est conditionné aussi par deux facteurs, la croissance et les possibilités de l’autofinancement de la dette par la Grèce.

La réduction de la dette était juste là pour enrichir l’action gouvernement grec avec un actif fictif, une « bataille à la Tsipras » en plus….. Les positions du FMI, concernant la réduction de la dette, n’étaient jamais sérieuses car le FMI sait très bien que les prérequis qu’il exige en contrepartie ne seraient jamais acceptés par la Grèce, car ils présentent des coûts, financier, social et politique, trop élevés. Nous rappelons aussi que le FMI, malgré ses efforts, pour améliorer son image de marque, est fortement critiqué. Dans un contexte international tendu, où le nouvel ordre mondial est malmené, en tout cas celui qui est représenté par l’alliance occidentale, nous assistons à une réorientation des alliances et de la diplomatie, de sorte que les états les plus faibles s’unissent pour créer des fonds et échapper à l’emprise du FMI et de la Banque Mondiale. La concurrence au FMI est bien là. C’est de ce point de vue-là qu’il serait intéressant de voir l’intérêt que suscite la prochaine émission obligataire grecque, sans doute à venir début 2018.

Pour commenter l’émission obligataire grecque nous devons emprunter le point de vue du financement de l’Etat et des possibilités qui s y’ présentent :

  1. Se tourner vers le FMI, c’est-à-dire l’alignement avec la politique du FMI, c’est certes espérer de voir la réduction de la dette, que nous jugeons plus qu’hypothétique, mais se charger en contrepartie d’environ 100 prérequis supplémentaires, qui sont à ajouter aux 140 qui lui sont exigibles en ce moment. C’est à dires des mesures d’austérité supplémentaires. Ce que nous savons, c’est que le FMI a laissé entrevoir qu’il prévoit au maximum 25% de réduction de la dette, c’est-à-dire environ 80 milliards. Mais le coût social et politique de ces mesures a dissuadé le gouvernement grec qui a refusé, sous les conseils des pays « amis » dont le plan n’était que se servir de la Grèce comme un « fort avancé » afin de retarder leurs propres échéances. La durée du cas grec donnait un temps de préparation aux autres pays, qui se servaient de la médiatisation ainsi faite pour occulter leurs propres problèmes. On sait qu’en réalité, la question de la « réduction de la dette » ne ‘est jamais posée.
  2. Aussi, la promesse faite à la Grèce de l’inclure au programme Quantitative Easing pour bénéficier des taux bas de financement à l’identique de l’Italie et d’autres pays, est aussi un leurre, et même si la Grèce est inclue dans ce programme, symboliquement, ce sera pour une suffisamment courte pour qu’elle ne puisse pas réellement en bénéficier.

Comment alors considérer ces promesses faites à la Grèce, ou plutôt comment apprécier l’UE en tant que partenaire financier ? Il semble, après analyse de la trajectoire empruntée par les principaux acteurs de cette transition européenne, que la question de la réduction de la dette sera certes abordée, par respect à la promesse faite, mais uniquement quand les données permettront à ce que cette réduction ne soit plus justifiée, c’est-à-dire que quel que soit le montant de la dette et son évolution, il faut juste qu’elle soit jugée « viable ». N’oublions pas que la viabilité de la dette, introduite pa r le FMI, va de pair avec les garanties que la Grèce dispose en termes de propriété publique, dont l’agence de recettes est passée entre les mains de la Troïka. Donc c’est l’Allemagne qui dira si elle est viable, le moment où elle le décide et après avoir mis la main sur toute la Grèce.

Donc, pas de réduction de la dette en l’état actuel des négociations, et si la question vient sur la table des négociations, ceci ne sera pas fait avant 2022, car dans la mesure où la Grèce respecte un ratio d’excédent primaire de 3,5% de son PIB, cela veut dire que sa dette est viable, même si cela est fait par le biais d’artifices techniques et une fiscalité insoutenable. Pas de QE non plus, puisque le souhait allemand est de terminer vite ce programme. Notons que ce programme s’est avéré être juste une mesure pour aider l’Italie. Pas de sortie des memoranda, ces accords remplis d’obligations d’austérité, signés pour recevoir « l’aide » de la Troïka, dans la mesure où la dette ne peut pas être assumée par la Grèce.

Le FMI a joué son rôle, celui du complice au poker-menteur qui a enroulé tout un peuple dans le désastre de la crise. Ce rôle, du fait des deux précédents programmes, se termine mi-2018. La présence ou non du FMI dans le programme actuel de sauvetage de la Grèce sera discuté le 6 Novembre, au meeting de l’Eurogroupe, qui sans doute se prononcera sur une présence symbolique du FMI, en essayant ainsi de préserver la légitimité que lui donne la présence du FMI dans le programme. Rappelons qu’un départ du FMI signifie que la Grèce est viable. Donc il est facile pour Christine Lagarde, à la tête du FMI, de dire que « L’Allemagne n’est pas en faveur d’une réduction de la dette ». Ceci était connu, l’Allemagne l’avait dit, mais si le FMI nous le rappelle, c’est pour modérer sa propre exigence initiale* sur la réduction de la dette grecque. C’est-à-dire, « si l’Allemagne dit qu’il n’y a pas de réduction de dette, alors c’est qu’il n’y en aura pas », et « si l’Allemagne dit que la dette est viable, c’est que elle l’est, et que ce que le FMI dit n’a pas vraiment de valeur, car le FMI n’est plus qu’un organe consultatif dans ce troisième sauvetage ».

Le purisme économique avec lequel le FMI veut dorénavant s’habiller, pour échapper aux critiques, n’est guère favorable à la Grèce, surtout dans un contexte où le ESM, le mécanisme européen de stabilité, ambitionne de se transformer en un Fonds Européen, un concurrent du FMI, bien sûr avec l’Allemagne à sa tête.

C’est alors dans ce contexte que la Grèce a décidé de franchir le pas et procéder à sa propre émission obligataire, évidemment boycotté par l’Europe comme la liste des acheteurs le montre. Si l’Europe voulait rester partenaire économique de la Grèce cela serait possible en achetant ses obligations. Pour l’Europe, ne pas participer à cet appel de capitaux, c’est aussi exprimer ses préférences quant à la nature des relations. Pour l’Europe, la Grèce lui appartient et ses besoins en capitaux doivent être adressés à l’ESM aux conditions imposées par le mécanisme. C’est donc aussi un principe politique.

A la mi-Juin 2017, Eurostat a publié ses données pour les 28 Etats-membres. On observe que depuis 2009, le PIB de 12 pays a diminué, pour 3 il est resté inchangé et pour 13 autres il a augmenté. En 2009, le PIB de la Grèce était de 94,8 (base 100 = moyenne européenne). Il a diminué à 67 en 2016, une baisse de 27,8%, la plus forte récession au sein de l’UE-28, passant de la 15e place en 2009 à la 23e, au même niveau que la Hongrie, la Lettonie, la Bulgarie et la Roumanie. La même récession est ressentie au niveau des régions. Sur les 276 régions nationales des pays-membres, les 13 régions grecques sont celles qui ont subi la plus grande récession. On y voit la région d’Attique, la plus importante région grecque, passer de la 40e place à la 125e. Les îles Ioniennes dégringolent de la 149e à la 228e, la Thessalie de la 219e à la 253e, et la région de Thrace et de la Macédoine de l’Est de la 22e à la 263e. L’Epire passe de la 236 à la 261, la Grèce Centrale de la 182 à la 241e et la Grèce Méridionale de la 221e à la 255e. Le Péloponnèse descende de la 212 à la 245e, la Crète de la 183e à la 239e, la Macédoine méridionale de la 197 à la 230e, la Macédoine Centrale de la 209e à la 250e. Enfin, la région de la Mer Egée Nord et celle de la mer Egée Sud s’enfoncent de la 207e à la 252e et de la 110e à la 192e place respectivement.

Après une telle récession, au nom de l’Europe, on peut le dire ainsi, il est clair que l’amélioration de la situation, ne serait-ce que pour rattraper le niveau de 2009, ne peut se faire qu’après plusieurs décennies, voire un siècle. Sous cet angle, la réduction de la dette, l’urgence de bénéficier du QE, la croissance, qui dépend en grande partie des politiques française et allemande, ainsi toute autre action, comme le financement de la gestion de l’immigration qui frappe la Grèce, pèsent fort en importance.

Un deuxième message donc, qu’on pourrait lire à travers cette tentative prudente de la Grèce pour sortir sur les marchés des capitaux, c’est : « s’il n’y a pas d’Europe crédible, honnête et fiable, en tant que partenaire, et si c’est pour payer cette dette entièrement, alors il est certain qu’il y a intérêt d’essayer de trouver des meilleures conditions de coopération à l’international, en dehors de l’Europe qui me malmène de la sorte ». Et nous ajouterions, « pourquoi pas ne pas se reconstruire dans un contexte d’autres alliances, comme le BRICS par exemple, qui se propose d’accueillir la Grèce ». C‘est ce message qui correspond à celui qu’on lit sur les lèvres et dans l’esprit des Grecs, et de ce point de vue, l’émission obligataire de la Grèce est un succès politique, contrairement ce qu’on peut lire dans les medias influents.

*Rappelons que le FMI avait émis cette condition de réduction de la dette, à ce qu’elle revienne à un niveau viable, lui permettant, conformément à son règlement intérieur, d’entrer dans le programme grec. Deux ans plus tard on a su qu’il le faisait pour satisfaire les exigences allemandes sur le gain de temps nécessaire pour la construction du ESM et pour les élections allemandes.