Plans de sauvetage

contrat socialNous écrivons cet article à l’occasion de la publication du rapport du 16 Novembre 2017, de la Cour des Comptes Européenne, sur la gestion de la crise grecque, et ceci dans un but de prévenir contre toute mythologie ou propagande relative et informer sur les évolutions qui ne semblent pas émouvoir la plupart des medias en France.

Dans son constat implacable, la Cour formule ses critiques, en reprenant les critiques adressées depuis de longues dates par les nombreux économistes et spécialistes du monde entier. Face à une réalité économique, structures et mécanismes inclus, l’irréalisme de la commission européenne a été couronné par un dogmatisme hors pair. L’autonomie dont elle a voulu en faire la démonstration, mais aussi son hétéronomie dogmatique, au nom, on ne sait, de quel type de libéralisme crypto-européen, nous rappelle l’obscurantisme dénoncé par Rousseau dans son Contrat Social. Il faudra remonter loin dans l’histoire pour retrouver ce type de gouvernance. Et pourtant, encore, pour bon nombre de dossiers importants l’Europe continue à agir, en réalité, hors tout contrôle politique des Etats-membres, contrairement aux apparences.

Pourquoi ce retard, s’il s’agit vraiment d’un « retard » ? Le paramètre « temps » jouait aussi en faveur des « banques à sauver », certaines banques, et non pas tout le système bancaire comme on a voulu nous le dire en agitant le « spectre » de l’effet domino. Donc certains intérêts, notamment franco-allemands, exposés un peu partout, et non seulement en Grèce, qui, par ailleurs, n’accueillait qu’une toute petite partie de cette exposition aux risques des bulles financières.

Trois « plans de sauvetage », trois échecs ? Echec pour qui ? Qu’on s’en souvienne, ni les banques étrangères exposes en Grèce, ni la BCE, ni les créanciers de la Grèce ont perdu de l’argent, au contraire ils en ont gagné et beaucoup.

Puis, lorsque les regards sont critiques, il est toujours commode de rejeter, ou d’infliger à un centre commun de gestion, rôle derrière lequel nos chères institutions européennes aiment bien se cacher lorsque cela est commode, la responsabilité de ce qui semble relever de la politique des Etats influents (Allemagne – France) avec le consentement symbolique et non indispensable des Etats-membres suiveurs.

En réalité, et, comme toujours selon ce qui est devenu une règle, au nom des intérêts financiers et des pressions de ces forces financières qui agissent souvent dans l’ombre, nommées « forces profondes » par les érudits de la science politique, le temps, ce paramètre Temps semble avoir tout son importance dans la conduite des Plans et non dans le désastre causé. Trois prêts forcés, pour extorquer toutes les économies d’un peuple qu’ l’on contraint de signer pour rembourser à sa valeur nominale (et non celle du marché) une dette jugée illégitime.

Le délabrement économique est sans précédent. Avec 35% de diminution du PIB, un chômage de 26% (chiffre officiel bien plus faible que celui des réalités, une dette publique qui sous la gestion de la Troïka s’est envolée à plus de 180%, la Grèce a été placée dans une situation de faiblesse telle que ses besoins sociaux et économiques dépassent largement ses possibilités de créer des ressources. Dans une telle situation l’Etat ne peut pas se financer sur les marchés des capitaux ce qui montre le cercle vicieux du problème à résoudre.

Est-ce cela ce qu’ils entendent par échec ? Bien sûr que non. L’objectif, celui de pousser la Grèce de sortir sur les marchés financiers à ses propres dépens, ce qui donnerait raison à postériori et bénirait ainsi les « efforts considérables  et bienveillants » de la Troïka d’avoir mis en place ces trois « plans de sauvetage », n’est pas réalisable et c’est cela le sens de l’échec. Car si la Grèce pouvait sortir sur les marchés, ce serait le cri de la victoire pour les leaders européens qui ont voulu à tout prix sauver leurs propres banques aux dépens d’un tout petit pays et occulter de la sorte les vraies raisons financières de ces « sauvetages ». N’oublions pas, même si l’écho s’est estompé sérieusement, que des nombreuses contestations à travers le monde, surtout entre 2010 et 2012, de chefs d’Etat, responsables, des banquiers, des journalistes se sont élevés pour dénoncer le pillage de l’Etat grec.

Il y a eu de commentaires élogieux et de toute sorte concernant « la solution » ou « le bienfait » de ces plans de sauvetage. Le plus mesquin parmi eux c’était celui où au nom de la modernisation de l’Etat grec, vers sa une version néolibérale, il était nécessaire de vendre les entreprises d’Etat, de brader ses richesses selon un mode critiquable et souvent nominatif (voir le rôle de HRADF), et de privatiser son économie et les entreprises d’état. On ne fait ceci, lorsqu’il relève de l’intérêt public et surtout lorsque l’Etat peut se le permettre, et non lorsque la Commission Européenne l’estime opportun. L’erreur à ne pas montrer est bien celle-ci. D’où l’urgence pour la Troïka (ou Quartet) de montrer à tout prix que l’expérience grecque a été une réussite

Rien que le 3e plan d’aide, qui expire mi-2018, a coûté au peuple grec plus de 40 milliards, soit plus d’une année de recettes, le condamnant ainsi, à réemprunter pour assumer l’année 2019, tout en empruntant encore et encore pour rembourser le fardeau de la dette, qui ne fait que monter, et en plus tout’ en honorant le service de la dette jusqu’à 2057, ce qui prive la Grèce de toute croissance et de toute possibilité de réaction. N’oublions pas les memoranda en application qui contrôlent et limitent toute action politique.

Mais regardons de près le commentaire de l’émetteur du rapport, Baudilio Tomé Muguruza : « La capacité du pays à se financer intégralement sur les marchés reste un défi ». Si ce commentaire, politiquement correct, laisse déduire que l’objectif des Plans n’est pas atteint au bout de 3 tentatives, cependant, il ne dénonce pas le caractère des sauvetages, alors qu’ils n’étaient pas plus nécessaires qu’en France ou en Italie. Pour souvenir, si la Grèce présentait des chiffres (%dette et %déficit) en dehors des limites fixées par les critères de Maastricht, nous devons aussi considérer comment ces chiffres ont été modifiés en faveur d’un plan de sauvetage urgent. Suivre à ce propos les procès du responsable de l’ELSTAT qui a modifié les données statistiques, sous l’ordre de……, et protégé par des clauses spécifiques clairement insérés dans les memoranda.

Ce rapport de » la Cour arrive trop tard et il n’est pas dit que l’espace politique, pour des mea-culpa éventuels, offert ainsi à la Commission Européenne, puisse arranger quelque chose.

C’est se donner les moyens de se punir, si besoin, soi-même, plutôt que de laisser une instance international juger l’affaire. Il faut dire aussi que la BCE a refusé d’accorder toute légitimité à ce rapport, estimant que le rôle de la Cour européenne des comptes n’a pas autorité à se prononcer sur ce dossier.

Initialement, la Cour commente avec un style critique les termes du 2e et du 3e plan qui permettaient le recours au Programme de Stabilité uniquement en dernier lieu pour les recapitalisations de 2014 et 2015. Cela signifiait que le HFSF (Hellenic Stability Financial Found), mécanisme décentralisé du Fond Européen de Stabilité Financière, ne pouvait pas participer aux recapitalisations des banques en cas d’intérêt de la part d’investisseurs privés. Par conséquent, pendant la phase de la recapitalisation il y a eu une pression sur le prix des actions, ayant comme effet la réduction en pourcentage du HFSF qui était déjà majoritaire après la recapitalisation de 2013. Au total, une partie infime des pertes attendues pourrait éventuellement être récupérée dans le temps, et la plus part des capitaux des banques demeurent à la charge de la dette publique de l’Etat grec.

Outre, le problème de la gouvernance du système interbancaire, lors du premier sauvetage, pour lequel n’y a pas eu de mesures d’amélioration prévues, et cette négligence a été réitérée lors du deuxième programme. Dans le rapport il est stipulé exactement que des banquiers obtenaient des prêts de leur banque à des conditions bien plus favorables que celles du marché.

Le rapport critique aussi les memoranda, ces cadres de clauses qui accompagnent un financement, en l’occurrence un plan de sauvetage. La critique est accablante et totale : manque d’efficacité, retards, faiblesses, mesures insuffisamment justifiées, etc. On peut leur opposer les dégâts économiques sociaux causés et juger du sérieux de la gouvernance européenne.

Et la Commission Européenne ? Elle prend note du rapport, et elle renvoie aux responsabilités des gouvernements grecs, de la Banque de Grèce, aux actionnaires des banques pour la surveillance de leurs directoires, et au HFSF. Pas sérieux !!! Surtout lorsque la situation sociale en Grèce a atteint des niveaux aussi bas que pendant l’occupation nazi durant les années 1941-1944. En moyenne une personne par jour se suicide, plus de 600 000 jeunes ont quitté le pays, plus de quatorze coupes dans les retraites, inexistence de système de soins. Et cela les nouvelles reformes demandés visent les prêts rouges, c’est-à-dire ce que les Grecs ou les entreprises grecques doivent à leurs banques parce qu’ils avaient emprunté et puis ils ont perdu leurs emploi, ou ont fait faillite. Sur un actif de plus de 320 Milliards, environ 80 milliards sont des prêts rouges, lesquels doivent être réduits par Athènes qui a besoin pour cela plus de 12 Milliards en 2018 (16,5%) et plus de 13 en 2019 (21%) grâce notamment à une vente de prêts sur le marché.

D'une manière ou d'une autre, en 2019, le système bancaire d'Athènes devra trouver non seulement les 25 milliards d'euros nécessaires pour nettoyer plus de 30% du stock de créances douteuses préexistantes, mais 10 milliards d'euros supplémentaires pour la nouvelle BCE. Au total, plus de 35 milliards d'euros de liquidités supplémentaires. Donc de nouvelle « aides » sous forme de prêts, environ 3500€ par habitant sur une échéance de très long long terme, ce qui est nécessaire pour que la Commission Européenne règne en maître dans le parlement grec.

La réduction des prêts rouges n’est pas simple, surtout lorsqu’on décide de porter le chapeau de la crise au petit peuple. La cession des prêts à des Founds internationaux (ou Fonds Vautours), à un prix alléchant n’est pas vraiment une solution, mais il n’y a pas non plus quelqu’un qui s’intéresse aux solutions politiques. Saisir, réquisitionner, expulser, cela a l’air simple. La Justice alliée du système bancaire, c’est du déjà-vu. Bien sûr, même sur des positions aussi sécurisées, comme celles-ci, le fait que le système judiciaire grec se déplace au ralenti en Europe n'aide pas. D'après les données de l'Autorité bancaire européenne, on peut déduire que 1580 jours sont nécessaires pour résoudre un litige commercial insignifiant, 1120 jours en Italie et 395 jours en France.

Le cauchemar pour Tsipras et de la Banque de Grèce sera la nouvelle vague de recapitalisations forcées après celles de 2012, 2013 et 2015. Athènes devrait être confrontée à la fin du programme de sauvetage avec un arrêt brutal dans le flux de prêts en provenance de Bruxelles. Cette menace pourrait expliquer la soumission du gouvernement et des institutions grecs face au resserrement de la réglementation de la BCE.

Financial Times, dans un article de 13 Novembre sur la question grecque, mentionne les risques pour Bruxelles à la fin du programme de sauvetage et de contrôle de capitaux. Quoi que peu d’information pratique aie été diffusée sur l’impact de la crise dans le quotidien des entreprises grecques, en effet, il n’y a pas de secteur économique qui n’a pas été touché profondément par la crise et les réformes exigées. Comme d’habitude, l’inadéquation des reformes, lorsque, de façon technocratique, on ne fait que transposer des modèles de gouvernance qui ont été empruntés dans divers success-stories européens, le risque d’échec est grand. Une fin désastreuse du programme grec est probablement la fin de l’Europe comme on la connaît. Et une réussite est le retour « honorable » de la Grèce sur les marchés des capitaux et la cession du contrôle du pays à ces citoyens. C’est là, pour Financial Times, qui ne met pas en doute la volonté de la Tröika de céder le contrôle du pays et de sa dette, que le risque est grand. Les dangers, comparés à des organismes dans une boîte de Petri (voir culture d’organismes en Biologie) sont là, malgré le fait que la Grèce respecte ses obligations d’excédent primaire (en saignant le peuple par une fiscalité démesurée) et de service de la dette. Cette fin de la tutelle n’est pas une victoire pour le quotidien économique mais le problème. Le journal pointe du doigt la nature et la qualité des réformes effectuées, et les compare à des exercices de travaux pratiques plutôt qu’à de réformes convenables en vue d’une crédibilité internationale d’un Etat moderne.

Cette situation n’attire pas des investisseurs qui y voient un risque trop élevé et une très faible rentabilité. Une nouvelle tempête financière approche donc la Grèce. Les réformes structurelles lourdes à mettre en œuvre n’arrangeront rien. C’est une impasse qui fragilisera davantage la confiance des citoyens grecs dans l'Euro et l'Union européenne, confiance déjà au plus bas historique, puisque plus de la moitié des Grecs reconnaissent que c'était une erreur d'avoir jamais rejoint la zone euro.