Un an et demi après....

Six ans de crise depuis 2009 autant de gouvernements, et la construction ou reconstruction de la Grèce, versus economica, tarde de venir. La bureaucratie, la corruption, l’infrastructure toujours aussi défaillante et peu fiable, font qu’il est difficile pour les Grecs d’assumer un quotidien économique. Si on croit aux propos gouvernementaux, cela semble venir du manque d’investissement et du peu de marge de manœuvre, cadre que l’UE lui impose. A ajouter, l’exploitation médiatique des réfugiés qui occulte les processus en cours liés à la gestion de la crise économique en Europe et en Grèce. En attendant les décisions européennes relatives au programme d’aide, certainement après les fêtes de Pâques, l’échéance du 20 Juillet est pour la Grèce très proche et elle aura à débourser 2 Milliards dont elle ne dispose pas. Les créanciers attendent et les discussions « semblent » bloquées, alors que la Grèce résiste face à un 4e memorandum avec des mesures encore plus drastiques qui visent notamment la diminution des retraites et des prestations sociales. D’un côté la participation quasi-certaine du FMI dans ce programme, avec sa demande de « rendre la dette de la Grèce viable », et de l’autre côté l’Allemagne avec la BCE et la discipline budgétaire dont on a pu apprécier son application aux résultats mitigés ou inexistants dans tous les pays européens en crise de financement. Si dans la plupart des pays européens le discours sur l’importance, la légitimité ou encore sur le bien-fondé du monitoring des Institutions dans la guidance financière des pays en difficultés, est passée sans grande réaction voire dans l’indifférence, dans les pays du Sud, Irlande comprise, la réaction est bien différente qui méritait d’être montrée dans nos pays dit démocratiques et civilisés. Des dizaines de réactions, des manifestations d’ampleur et des mouvements de toute sorte, surtout anti-européens, sont nées dans ce terreau favorable créé par l’aggravation de la crise et le sort des réfugiés, suspendus eux aussi à des décisions qui ne viennent pas.

Mais nous sommes arrivés à un stade où les jeux des uns et des autres sont bien plus clairs si on compare avec 2009, et que les alliances, se font et se défont, car l’enjeu n’est pas un problème grec ou un problème de dette ou encore un problème de créanciers ou d’Institutions.

La dette est le cheval de Troie, mais sa présence n’est pas encore un problème ni pour les uns, ni pour les autres, car comme toutes les dettes elle n’est exigible que presque modérément. Mieux encore, sa viabilité n’est pas un problème, même si on nous le présente comme une équation bien complexe et technocratique, où des dizaines de paramètres savants, comme le taux d’intérêt, le taux de croissance, etc., sont délicats et à estimer et à protéger face aux « réactions » de la bourse ou du marché. Pour souvenir, en 2014, le gouvernement de la droite (de Samaras) en lui seul suffisait pour le FMI pour qualifier la dette viable et changer après les élections de 2015 qui ont mis la gauche au pouvoir. Cependant cet arbitraire laisse plus que perplexe.

La question de la viabilité de la dette est encore sur la table des « négociations ». S’agit-t-il d’une négociation ? Pas vraiment. La pression est là pour obliger Tsipras à faire ce que Samaras faisait. Question de qualité d’obéissance, question d’ordre dans la « famille européenne ». On voit bien que c’est la seule qualité de l’endetté qui compte. Est-il obéissant ? Est-il commode et coopérateur ? Est-il crédible ? Etc., etc. Lorsqu’on regarde de près on, verra que c’est la seule raison pour laquelle le FMI a changé son avis sur la viabilité de la dette, car effectivement comment ne pas qualifier de crédibles la BCE, l’UE et le MES (Mécanisme Européen de Stabilité) ? De toute façon, le FMI ne participe pas au financement puisque le prêt est entièrement européen.

Une chose importante qui passe inaperçue est qu’en termes de valeur actuelle nette, ce qui est un terme juste comptable qui nous permet dans la vie courante de contracter un prêt ou pas, -c’est-à-dire combien on paierait au total à terme-, la dette portugaise est plus importante que la dette grecque. Faut-il stigmatiser le Portugal ? Non, bien sûr, ici ce qui est visé est la manière de montrer la forme et non le fond des problèmes. Ce n’est pas la dette excessive (110% du PIB, 2011) qui a fermé l’accès du Portugal aux marchés financiers, et ce n’est pas non plus elle qui l’a empêché d’y entrer plus tard, même si sa dette est passée entre temps de 110% à 130% de son PIB. Idem pour l’Irlande qui, avec une dette de 120% du PIB en 2013, a connu une croissance étonnante de 13% pendant les deux années suivantes. C’est pour dire simplement que la qualification de la dette en "dette viable" n’est que très relatif et surtout pas une finalité, comme la Troïka nous l’a bien enseigné.

De la même manière, ce qui est peu ou pas dit au public c’est l’autre manière d’apprécier la dette, ce qui consiste tout simplement à mesurer sa vraie valeur ou valeur nette, comme on dirait dans le jargon comptable. Pour cela il suffit d’interrgoger le marché. Ce que le marché ferait serait d’examiner le patrimoine de l’endetté ou sa capacité de rembourser. C’est la méthode qui est utilisée pour le cas de l’Italie. Selon cette métrique la valeur nette de la dette grecque a augmenté en 2015 du fait de la dévaluation des valeurs des actions bancaires en possession du FESF (Fond Européen pour la Stabilité Financière). Une perte de 20 Milliards pour les Grecs. Mais, elle n’est surtout pas la méthode qui a été utilisée, car selon cette méthode, la dette de la Grèce serait dévaluée de plus de sa moitié. La Grèce doit sa dette à sa valeur nominale. C’est le point qui lie avec les différents mouvements sur la « vérité sur la dette », ou « annulation de la dette infâme », "retour à la monnaie nationale" etc.

Mais depuis les fuites de Wikileaks un autre aspect a rendu populaire l’importance de la dette. D’abord, celui de la qualité, des estimations sur l’excédent primaire annuel à un horizon dont le terme change souvent montrant ce qui est au cœur du problème, à savoir la durée de cette pérennisation d’une dette qui ne diminuera jamais, et puis le rythme, cher au FMI, de la diminution de la dette. Ce que beaucoup de citoyens européens n’ont pas saisi, car l’appropriation du discours sur ces fuites a occulté son importance, c’est la légèreté avec laquelle ces estimations se font. Ce paramètre est tellement important et il est central à toute technocratie économique. Et les fuites révèlent du pif aux conséquences dramatiques dans la vie de tous les jours pour des millions d’européens, mais un pif pas si naïf que cela.

Nous arrivons à un point où l’attitude des Institutions Européennes à l’égard de la Grèce, depuis le début de la crise, est uniquement politique. Elles seront toujours prêtes de raccommoder les prêts envers la Grèce de façon à ce qu’elle ne fasse pas faillite. La question de la viabilité de la dette ne se pose pas, celle de la dette non plus. C’est à elles de décider si la Grèce continuera à servir son prêt (qui sert à rembourser sa dette) ou non. Attitude mesquine ? Plan satanique ? Qu’importe qu’en augmentant la dette de quelques milliards, pour des raisons de service de prêt, celle-ci devienne-t-elle moins viable ? L’ancienne dette, les obligations d’Etat, tout ceci devient une nouvelle dette envers l’ESM, qui pèsera de plus en plus sur le dos des pays européens à travers l’ESM et les prêts bilatéraux.

Ce qui importe est la viabilité de l’économie grecque, et l’essentiel réside sur le « qui est le plus crédible pour gérer l’économie grecque ». C’est cette question qu’il faut considérer pour analyser les questions européennes, car il ne s’agit pas seulement que d’une question grecque. Lorsque, le PSI (Private Sector Involvment) s’est invité au dernier mémorandum, il y avait une clause de taille, d’une importance politique capitale: Il était interdit aux Grecs d’y participer.

Il y a une relation politique entre la dette et l’excédent primaire. Cela s’appelle FMI. Le FMI lie la viabilité de la dette avec la réalisation d’excédents primaires élevés. Ses analyses admettent un ensemble d’hypothèses sur la croissance future, déjà jugées irréalistes ou inacceptables par la communauté des économistes, et ceci en relation avec le niveau de la dette à terme de la période étudié (2022). Viser un excédent primaire élevé signifie, en cas de marasme, des coupes budgétaires et de l’austérité. Les paramètres dont dépend l’excédent primaire sont sensibles et les prévisions, surtout dans la confusion mondiale qui règne, sont bien imprécises. Donc, passer de 2,5 à 3,5 ou à 1,5 en pourcentage du PIB, peut avoir des conséquences catastrophiques pour le peuple grec. Pour l’exemple, en 2012, on visait entre 3,5 et 4,5% pour la période après 2016, de façon à ce que la dette chute à 120% du PIB en 2022. Ces estimations se sont avérées fausses. Si ce même objectif pour la dette pour 2022 était de 130% du PIB, autant que le ratio dette/PIB de l’Italie, alors il pourrait se réaliser avec un excédent primaire de 2-2,5%.

L’Europe finance la totalité du programme, mais le FMI est invité par les Institutions pour en faire partie parce que sa présence assure l’application du programme d’adaptation, et de tous les modèles du FMI l’excédent primaire est le seul paramètre qui est en relation avec le programme d’adaptation. C’est le point de pression sur la Grèce qui ne relève pas d’un calcul scientifique mais parce qu’il matérialise les exigences de la Troïka. Autrement dit, le FMI est l’outil qui permet à l’Europe d’exercer sur la Grèce la pression politique -à travers les reformes-, qu’elle souhaite. C’est ici qu’il faut apprécier la politique du gouvernement Tsipras, où la marge limitée de manœuvre dont il dispose.

La Grèce bénéficie maintenant d’un taux d’emprunt relativement bas, et même si le remboursement de la dette lui pèse beaucoup, ce taux de 3,9% n’est pas proportionnel à au niveau de son endettement, mais à sa fiabilité en tant que débiteur.

Où sont donc les vraies divergences entre la Troïka et le gouvernement grec ? On vient de dire que la viabilité de la dette dépend de l’administration de l’économie du pays. Les conditions avec lesquelles la richesse publique est bradée, l’usurpation du pouvoir parlementaire au profit d’une agence de gestion de la dette, une seule personne nommée par la Troïka, la privatisation de l’organisme chargé de la privatisation du patrimoine grec, etc., nous indiquent le chemin qui suit la Troïka, non pour la gestion de la dette, comme on l’aurait bien compris, mais au nom des profits futurs, qui passeront entre les mains du secteur privé, un secteur privé choisi pour privilégier et surtout servir, comme il l’entend, certains intérêts.

Dans la culture politique grecque, on appelle communément "foin" l'information qui déroute, les promesses non tenus ou qui ne se posent plus, et tout autre agitement politique qui vise à calmer, à faire passer la pilule, ou à passer de la pommade. Le mot fait clairement alusion à l'incapacité ou immaturité politique des citoyens. Car les Grecs auront compris qu'on leur donnait du foin, qu’avec une loi ils ne peuvent pas supprimer l’austérité, que la dette disparaît uniquement si il y a prescription par le créditeur, que bref on ne peux imposer des objectifs de façon unilatérale. Ils ont cependant compris qu'ils sont logés à la même enseigne que tous les autres Européens, que c'est à eux de faire changer les choses ou avec les autres citoyens européens. Quelque part ce réveil politique pourrait être une promesse pour un avenir meilleur.